(La lettre ouverte a été publiée dans La Presse du 9 juin 2026)
Nos villes étouffent sous l’asphalte
Chaque année, le scénario se répète : rues brûlantes, canicules plus intenses en ville qu’en périphérie, sous-sols inondés après des pluies torrentielles. La crise climatique frappe de plus en plus fort, et pourtant nous continuons à vivre dans des villes où tout est dur, gris, imperméable. Asphalte, béton, stationnements : cette réalité s’est progressivement normalisée. Pourtant, ces surfaces ne sont pas neutres. Elles nuisent directement à notre capacité d’adaptation aux changements climatiques.
En empêchant l’eau de s’infiltrer dans les sols, elles surchargent les réseaux d’égout lors des fortes pluies. Elles accumulent également la chaleur, transformant certains secteurs urbains en véritables fours.
En été, les surfaces minéralisées peuvent atteindre des température jusqu’à 12°C plus élevées que les espaces végétalisés1. Ce n’est pas une nuance : c’est une autre réalité climatique, qui met particulièrement à risque les personnes les plus vulnérables2. D’ailleurs, 81% de la population québécoise affirme être affectée par les îlots de chaleur durant la saison estivale3. Il s’agit d’un enjeu majeur de confort, de santé et de sécurité publique.
Une solution trop peu connue
Une solution simple existe pourtant : la déminéralisation. Elle consiste à retirer des surfaces imperméables pour les remplacer par des sols vivants capables d’absorber l’eau, de rafraîchir l’air et de soutenir la biodiversité.
Or, seulement 21% de la population québécoise est familière avec le concept de « déminéralisation »4. Ce chiffre révèle une réalité préoccupante : nous subissons déjà les conséquences de la minéralisation sans avoir pleinement intégré leurs causes ni les solutions qui s’offrent à nous.
Pourtant, remplacer le béton par des arbres, ce n’est pas compliqué.
Le Québec peut compter sur un vaste écosystème d’organisations qui travaillent déjà à transformer les milieux de vie pour les rendre plus résilients. Menée par le Centre d’écologie urbaine, cette vision se concrétise depuis 2017 à travers le projet Sous les pavés, une approche participative qui mobilise les communautés de l’idéation à la plantation. À ce jour, le projet a permis la réalisation de 39 démarches collaboratives dans 12 régions du Québec, remplaçant plus de 7560 m² d’asphalte par plus de 9000 arbres et végétaux.
Les résultats sont tangibles. À Baie-Saint-Paul, une partie d’un stationnement a été transformée en placette verdie et conviviale. À Granby, une cour d’école a été convertie en mini-forêt avec une classe extérieure. Ces initiatives locales démontrent que la déminéralisation est non seulement possible, mais qu’elle génère aussi des bénéfices immédiats et concrets, perceptibles non pas dans 30 ans, mais dès les premières saisons.
Faire de la déminéralisation un réflexe collectif
Les municipalités québécoises sont en première ligne face aux conséquences des sols imperméables : infrastructures saturées, coûts d’adaptation en hausse, gestion de crise de plus en plus fréquente.
Plusieurs villes ont déjà amorcé un virage vers la déminéralisation. À Montréal, où près des deux tiers du territoire sont composés de surfaces imperméables comme l’asphalte, le béton et les toitures5, la Ville a intégré un objectif de zéro artificialisation nette d’ici 2030 dans la révision de son Plan climat.
La Ville de Québec déploie quant à elle des programmes de verdissement et de transformation des espaces publics dans le cadre de son Plan de transition et d’action climatique. Laval s’est également dotée d’objectifs précis de réduction des îlots de chaleur, de plantation d’arbres et de déminéralisation, soutenus par des mécanismes de financement dédiés.
Ces initiatives sont encourageantes, mais elles demeurent insuffisantes au regard de l’ampleur du défi. La déminéralisation doit devenir une priorité collective et un levier central de l’adaptation climatique au Québec.
C’est dans cette perspective que le Centre d’écologie urbaine lance le plaidoyer Reconnaître, documenter et agir : trois leviers pour un Québec moins minéralisé et plus résilient. Ce plaidoyer repose sur quatre priorités.
D’abord, freiner l’augmentation des surfaces imperméables en adoptant une cible provinciale de zéro imperméabilisation nette. Ensuite, mieux documenter la minéralisation en créant une base de données provinciale permettant de suivre l’évolution des surfaces imperméables et de planifier les interventions de manière cohérente.
Troisièmement, mettre en place des leviers financiers adaptés pour soutenir les municipalités, les organisations et les propriétaires, notamment par la création d’un fonds provincial dédié à la déminéralisation. Enfin, mieux outiller les municipalités grâce à des cadres réglementaires renforcés et à des outils de planification qui intègrent clairement la déminéralisation comme priorité, notamment dans les plans climat, les schémas d’aménagement et les plans d’urbanisme.
Le Centre d’écologie urbaine et ses partenaires appellent l’ensemble des acteurs publics et de la société civile à faire de la déminéralisation une priorité pour l’adaptation climatique du Québec. Chacun peut contribuer à sa manière, qu’il s’agisse de transformer une cour d’école, reverdir une ruelle ou repenser un stationnement. Car c’est sous nos pieds que se joue la capacité de nos villes à rester habitables demain.
Co-signataires :
- Chaïma Ben, directrice générale du Centre d’écologie urbaine
- Simon Racine, directeur général de la Soverdi
- Sandrine Gaudelet, directrice générale de CANOPÉE
- Yves Grafteaux, directeur général de l'Organisme de bassin versant du Témiscamingue
- Jean Landry, directeur général de l’Organisme de bassin versant Charlevoix Montmorency
- Sandrine Tessier, directrice générale intérimaire du GRAME (Groupe de recommandations et d’actions pour un meilleur environnement)
- Gabrielle Rondeau-Leclerc, directrice générale du Réseau d'espaces verts éducatif et nourricier (REVE Nourricier)
- Martin Vaillancourt, directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec (RNCREQ)
- Fabien-Kenzo Sato, directeur général du Conseil régional de l’environnement de Montréal
- Joany Nuckle, directrice générale de l’Éco de la Pointe-aux-Prairies
- Patricia Clermont, responsable, Ph.D., Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME)
- Sarah Verret, présidente de Ville Éponge
- Aline Berthe, directrice générale du Conseil régional de l'environnement de l'Estrie
- David Paradis, codirecteur général de Vivre en Ville
1. Mesures de lutte contre les îlots de chaleur urbains : mise à jour 2021, Institut national de santé publique du Québec (2021)
2. Canicule de 2018: 66 décès liés à la chaleur à Montréal (La Presse, 15 mai 2019)
3. Sondage commandé par le Centre d’écologie urbaine et réalisé par la firme Léger en 2025 auprès de la population québécoise résidant en milieu urbain ou en banlieue
4. Sondage commandé par le Centre d’écologie urbaine et réalisé par la firme Léger en 2025 auprès de la population québécoise résidant en milieu urbain ou en banlieue
5. Sommet Climat 2025 - Montréal s'engage pour la biodiversité et la qualité des milieux de vie : objectif zéro perte nette d'ici 2030, PR Newswire (2025)